Emploi : au temps du travail rare

Actualités - La France fait actuellement face à une pénurie de main-d'œuvre dans certains secteurs. Pourtant, le taux de chômage demeure à 7,3 %. Philippe Crevel, Directeur du Cercle de l'Epargne, livre son analyse.

Toute ressource est rare. Nous l’apprenons actuellement à nos dépens avec la hausse du cours des matières premières, de l’énergie et des produits agricoles. Même les biens collectifs comme l’air pur ou l’eau qui ont été longtemps considérés comme illimités n’échappent pas à la règle.

Depuis quelques mois, en France, les employeurs prennent conscience qu’après des années de chômage de masse, la main d’œuvre se fait, elle aussi, désormais rare. Près de la moitié des entreprises ayant des projets d’embauche rencontrerait des problèmes pour les concrétiser. Le secteur de l’hébergement et de la restauration serait particulièrement à la peine avec 200 000 postes non pourvus.

Celui du bâtiment est également confronté à un réel problème de recrutement. Dans l’industrie, les ingénieurs et les techniciens sont âprement recherchés. Absence de candidats ou inadéquation entre offre et demande de travail, les entreprises sont amenées à évoluer avec un déficit de main d’œuvre croissant, au risque de réduire leurs activités. Le taux de chômage français de 7,3 % à la fin du premier trimestre reste pour autant supérieur à la moyenne de la zone euro, faisant dire à certains que le chômage structurel serait particulièrement élevé dans notre pays.

Un taux d’emploi faible

Par ailleurs, la France est un des pays de l’OCDE où le rapport entre le nombre de personnes en emploi et la population active, appelé taux d’emploi, figure parmi les plus faibles. Il est de 67 %, contre 76 % en Allemagne ou 78 % au Japon. La proportion de jeunes de moins de 25 ans sans emploi et déscolarisés dépasse 15 % en France contre 8 % en Allemagne. Si la France avait un nombre d’emplois comparable à celui de son partenaire d’Outre-Rhin, la situation de ses comptes serait bien moins dégradée.

Aujourd’hui, la France paie au prix fort un déficit de formation et des choix économiques collectifs visant à favoriser les emplois sous-qualifiés à faible rémunération. Est-il logique que la France ait deux fois plus d’emplois de ce type que l’Allemagne ? Ce choix qui a été opéré au début des années 1990 favorise le sentiment de déclassement.

Il contribue à déprécier la valeur « travail ». La multiplication des postes sous-payés, pénibles et offrant peu de perspectives conduit un certain nombre d’actifs à renoncer totalement ou partiellement au monde du travail. Cela oblige les pouvoirs publics à accroître les dépenses sociales qui atteignent un tiers du PIB, un record en Europe. Pour les 20 % des ménages les plus modestes, les prestations sociales représentent jusqu’à 50 % de leurs revenus.

La rareté de la main d’œuvre ne peut que s’accentuer dans les prochaines années avec le vieillissement de la population qui conduit 800 000 personnes chaque année à liquider leurs droits à la retraite. Sans apport extérieur, la population d’âge actif se contractera et par voie de conséquence, entravera la croissance. Ce schéma est également celui qui mine plusieurs pays d’Europe dont spécialement l’Italie en raison de son faible taux de fécondité.

Une réduction du chômage structurel

L’augmentation du taux d’emploi et la réduction du chômage structurel constituent donc des priorités. Les entreprises devront également améliorer l’attractivité des emplois et fidéliser leur main d’œuvre. Elles devront séduire et fidéliser ainsi que former leurs salariés. Ces derniers sont de plus en plus attentifs aux questions de conditions de travail au sens large du terme, et notamment de pénibilité.

La problématique du logement et des déplacements est un facteur mis en avant par un nombre croissant d’entre eux. La protection sociale devra sans nul doute évoluer avec une valorisation accrue du travail, l’objectif n’étant plus d’augmenter les dépenses publiques en la matière mais de les rendre plus efficientes.

Enfin, avec un temps de travail comptant parmi les plus faibles de l’OCDE, l’économie française, surtout en période d’inflation, doit être en capacité de dégager des gains de productivité afin de monter en gamme, ce qui suppose un important effort d’innovation et de recherche. La création de richesses dépend de la combinaison magique du capital, du travail et du progrès technique, mais sans travail les deux autres facteurs sont sans intérêt ou presque. Le travail est et sera de plus en plus la valeur cardinale de toute économie.

Philippe Crevel

Directeur du Cercle de l'Épargne

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