Alexandre Bardin – Rubypayeur : coronavirus et recouvrement de factures, « 50 % des créanciers acceptent un échéancier »

Patrimoine - En pleine crise du coronavirus, les entreprises sont davantage confrontées aux retards de paiement de leurs partenaires et clients. De quelle marge de manœuvre disposent les experts-comptables ? Comment gérer le recouvrement de créances dans ce contexte exceptionnel ? Alexandre Bardin, fondateur de Rubypayeur, répond au Courrier Financier.

La crise sanitaire provoque un ralentissement économique mondial. De nombreuses entreprises réagissent par un gel de trésorerie, ce qui entraîne l’extension des délais de paiement. Face à cette situation très incertaine, la Banque de France et le ministère de l’Economie et des Finances ont mis en place le 23 mars dernier un comité de crise sur le crédit inter-entreprise. Dans ce nouveau paysage, le paiement des factures devient un pôle stratégique de la survie des entreprises. Alexandre Bardin, fondateur de Rubypayeur — cabinet de recouvrement de créances B2B lancé en octobre 2018 — répond en exclusivité aux questions du Courrier Financier.

Le Courrier Financier : Qui sont les clients de Rubypayeur ? Comment les accompagnez-vous ?

Alexandre Bardin : Chaque année, la France compte 56 milliards d’euros de créances impayées. Le coût et la longueur des procédures judiciaires assurent une forme d’impunité aux mauvais payeurs. Pour moins de 2 000 euros, peu prendront la peine d’aller jusqu’au tribunal. Chez Rubypayeur, nous utilisons la réactivité de l’outil numérique pour changer cela et révolutionner l’approche du métier. Nos concurrents sont les cabinets de recouvrement de créance classiques. Il en existe entre 500 et 600 dans l’Hexagone. Contrairement à la plupart d’entre eux, nous n’exigeons ni montant minimum ni frais de dossier pour lancer un recouvrement de créance.

Nos concurrents facturent en moyenne 15 % à 20 % de commission pour le même service. Nos tarifs nettement inférieurs séduisent les freelances et les TPE. Mais nos clients sont aussi des PME-ETI et des experts-comptables, avec qui nous collaborons étroitement à travers un programme d’affiliation. Dans un premier temps, nous tentons un règlement à l’amiable (envoi de recommandé, sms, contacts par téléphone et par mail). Cela suffit pour régler 80 % des dossiers. Nous sommes payés au résultat ; nous prenons 10 % de commission — 5 % pour les abonnés — sur le montant de la facture recouvrée. Dans un deuxième temps, nous menons la procédure judiciaire à son terme (requête en injonction de payer et saisie attribution).

C.F. : Comment fonctionne votre système de recouvrement communautaire ?

A.B. : La visibilité offerte par le numérique nous donne un levier supplémentaire de négociation. Nous avons créé un annuaire qui signale les retards de paiement et qui met en valeur les bonnes pratiques. C’est ce que nous appelons le « recouvrement communautaire », une sorte de name and shame/fame. Cet outil est référencé par les moteurs de recherche (Google, Bing, etc.). Nous ne listons pas les mauvais payeurs. Nos alertes ne s’affichent que si vous tapez directement le nom d’une entreprise. Nous ne voulons fournir que des informations utiles. C’est pourquoi nous proposons aux bons élèves de signer la Charte Ruby et d’afficher notre label de qualité.

Par ailleurs, Rubypayeur commercialise des études de solvabilité. Ce produit a été créé pour permettre aux petites entreprises de protéger leur trésorerie, en s’engageant avec des partenaires commerciaux de confiance. L’étude attribue à l’entreprise un score de solvabilité ainsi qu’un indicateur de risque. Elle évalue la limite de crédit recommandée et mentionne toutes les procédures collectives en cours. Nous pouvons inclure les éventuelles sanctions de la DGCCRF et autres privilèges URSAAF et Trésor public. Pendant 1 an, nous mettons gratuitement à jour le document en cas d’évolution majeure d’une de ces données.

C.F. : Que dit la loi sur les retards de paiement ? Quelles sont les sanctions encourues ?

A.B : En tant qu’entreprise, de manière générale vous avez 30 jours pour régler une facture à votre prestataire. Toutefois, vous pouvez négocier un délai maximal de 60 jours calendaires ou 45 jours fin de mois. Nous sommes dans un pays latin, avec une tendance assez nette à relativiser l’obligation de payer ses factures. Mais c’est une infraction qui peut vous coûter jusqu’à 2 millions d’euros d’amende ! Chaque facture doit mentionner l’indemnité forfaitaire de recouvrement (40 euros) et les pénalités de retard contractuelles.

Ce sont des éléments financiers à faire valoir en cas de procédure judiciaire, même si le montant final des indemnités reste à l’appréciation du juge. Le créancier peut aussi demander que les frais de justice soient à la charge du débiteur. Par ailleurs, la Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes (DGCCRF) réalise plusieurs centaines d’audits par an, surtout auprès des grands groupes. C’est peu par rapport au nombre d’entreprises [NDLR : 3,9 millions en 2017 hors secteurs agricole et financier d’après l’INSEE]. En France, 25 % des dépôts de bilan annuels sont imputables aux défauts de paiement.

C.F. : Quel est l’impact du coronavirus sur les créances ? Faut-il craindre des conséquences durables ?

A.B : Depuis environ deux semaines, notre activité a été multipliée par quatre. Les entreprises françaises sont très inquiètes pour leur trésorerie ; les sociétés veulent rapatrier leurs créances et elles craignent aussi la faillite de leurs clients. Certains débiteurs peu scrupuleux en profitent pour se livrer à de la rétention de trésorerie. Cette attitude risque de faire boule de neige, elle augmente le risque de dépôt de bilan pour les TPE-PME. Avant le coronavirus, nos clients attendaient en moyenne 60 jours après l’échéance pour recourir à nos services. Désormais, ils nous contactent au bout de seulement 10 jours. Il y a un véritable sentiment d’urgence.

Sur le long terme, cette crise pourrait avoir des conséquences sociologiques significatives. Nos clients ont changé leurs habitudes, sans doute pour longtemps. Nous observons plus de réactivité de leur part, mais aussi plus de solidarité. Les échéanciers sont devenus plus faciles à négocier pendant la phase de recouvrement à l’amiable. Avant la crise du Covid-19, seuls 20 % des créanciers acceptaient d’échelonner les paiements. Aujourd’hui, cette proportion monte à 50 %. Notre métier a changé, il évolue davantage vers le conseil. Chez Rubypayeur, nous préparons d’ailleurs actuellement une foire aux questions (FAQ) et des webinaires.

C.F. : Que pensez-vous des mesures du Gouvernement pour protéger les entreprises ?

A.B : Depuis le début de la crise, le Gouvernement a pris plusieurs mesures. Celle qui nous parle le plus, c’est le comité de crise sur les délais de paiement [NDLR : lancé le 23 mars dernier]. Il est trop tôt pour juger de l’efficacité de ce dispositif voulu par Bruno Le Maire, ministre de l’Economie et des Finances. Pour l’heure, le Gouvernement appelle les entreprises à la solidarité du crédit inter-entreprises. Reste à savoir si les sanctions seront renforcées envers les mauvais payeurs ou si l’Etat choisira la conciliation. Nous savons que Pierre Pelouzet, l’actuel Médiateur des entreprises, multiplie les actions pour sensibiliser les grands groupes.

Dans un deuxième temps, je dirais que les prêts garantis par l’Etat (PGE) et les aides de la Bpifrance [NDLR : lancés le 25 mars dernier] restent assez éloignés des préoccupations de nos clients ; ils veulent surtout récupérer leur dû avant de contracter de nouvelles dettes. Il y a encore quelques semaines, il faut reconnaître que la banque publique d’investissement n’était pas très connue par la plupart des entreprises… sauf peut-être des startups et des grosses sociétés. La crise sanitaire a cependant le mérite de dévoiler la fragilité des freelances. La course à l’entrepreneuriat a créé beaucoup de travailleurs précaires, dont l’activité pourrait ne pas survivre à un confinement prolongé.

C.F. : Quel conseil donneriez-vous à un expert-comptable face à cette crise ?

A.B. : Vous êtes les mieux placés pour conseiller vos clients ! Activité au ralenti, chômage partiel, redressements judiciaires… En tant qu’experts-comptables, vous serez confrontés à des situations compliquées en 2020. La problématique des délais de paiement va persister dans les mois à venir. De son côté, l’activité de recouvrement de créance va devoir évoluer vers plus de pédagogie. L’important, reste de trouver une solution pour que le créancier récupère son dû ! Le seul « bon côté » de cette crise, c’est que les Français sont désormais sensibilisés à l’importance du cash pour assurer la pérennité d’une entreprise. Tant mieux car plus vous attendrez, plus il sera difficile de recouvrer une créance.

Mathilde Hodouin - Le Courrier Financier

Rédactrice en chef

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