Jean-Michel Huet – BearingPoint : COP27, « l’Afrique contribue très peu au réchauffement climatique, mais c’est le continent qui en souffre le plus »

Responsabilité sociale - A l'heure de la COP27, quels sont les atouts de l'Afrique face au changement climatique ? Comment contribuer au développement économique et financier du continent ? Jean-Michel Huet, associé expert de l’Afrique au sein du cabinet de conseil BearingPoint, répond en exclusivité aux questions du Courrier Financier.

Ce vendredi 18 novembre, la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques 2022 (COP27) doit s’achever à Charm-el-Cheikh (Egypte). Quels engagements-clés permettraient de soutenir le développement économique et financier en Afrique ? Quelles actions mettre en œuvre pour préserver les écosystèmes ? Quels sont les atouts du continent face au changement climatique ? Jean-Michel Huet, associé expert de l’Afrique au sein de BearingPoint (cabinet de conseil), répond en exclusivité aux questions du Courrier Financier.

Le Courrier Financier : La COP27 prendra fin ce vendredi 18 novembre. A quels engagements-clés pouvons-nous nous attendre en termes d’accompagnement financier du continent africain ?

Jean-Michel Huet - BearingPoint : COP27, « l’Afrique contribue très peu au réchauffement climatique, mais c'est le continent qui en souffre le plus »
Jean-Michel Huet

Jean-Michel Huet : En attendant les résultats définitifs de la COP27, plusieurs pistes de réflexion s’offrent à nous. L’Union européenne (UE) met en place des règles de plus en plus contraignantes en termes d’empreinte carbone pour accéder à son marché intérieur [En 2022, un tiers de l’empreinte carbone de l’UE vient de ses importations, source Insee NDLR]. Cette tendance pourrait logiquement aboutir à des hausses de taxes douanières — avec à terme des interdictions d’importation, en cas de bilan carbone trop élevé.

En 2022, l’Afrique reste un continent exportateur de matières premières — métaux, hydrocarbures, et produits agricoles que l’Occident ne produit pas, mais consomme en grande quantité. Nous pouvons citer les noix de cajou, les fèves de cacao [40 % de la production mondiale vient de Côte d’Ivoire, source La Tribune article du 14 novembre 2022 NDLR], le café ou encore la vanille. Si le commerce international veut se décarboner, cela doit passer par l’aide au développement des pays africains — à travers une économie plus verte.

Dans un premier temps, cette aide permettra de mettre à niveau l’industrie et les infrastructures africaines. Dans un deuxième temps, il faudra repenser le désendettement du continent. En 20 ans, la Chine est devenue le premier créancier de l’Afrique subsaharienne. [La Chine détenait 62,1 % de la dette extérieure bilatérale africaine en 2020, contre 3,1 % en 2000, source rapport de la Direction générale du Trésor, 2021 NDLR]. Mais le problème de ces prêts chinois, ce sont les garanties qu’ils contiennent — terres agricoles, exploitations minières, etc.

Jean-Michel Huet - BearingPoint : COP27, « l’Afrique contribue très peu au réchauffement climatique, mais c'est le continent qui en souffre le plus »
Source : Rapport de la Direction générale du Trésor, 2021
« Le positionnement de la Chine parmi les bailleurs en Afrique subsaharienne »

C.F. : Début 2022, la guerre en Ukraine a perturbé le marché des matières premières agricoles. Quelles conséquences pour le secteur agricole en Afrique ?

J.M.H. : En Europe, nous parlons volontiers de l’inflation des prix de l’énergie cet hiver. Mais en Afrique, les conséquences de la guerre en Ukraine se sont fait sentir dès mars-avril 2022. Le prix du blé s’est envolé sur les marchés. L’impact est immédiat, puisqu’il s’agit d’une ressource très consommée en Afrique. La hausse du prix du blé s’est ensuite répercutée sur le prix du riz — les consommateurs africains s’étant rabattus sur cette céréale. Signe de la pénurie, en Côte d’Ivoire, nous avons vu apparaître au printemps 2022 des baguettes de tailles différentes.

L’agriculture africaine reste très différente des grandes étendues de monoculture que nous trouvons en Occident. Il s’agit souvent d’exploitations familiales, d’un ou deux hectares. C’est sûrement l’agriculture la plus bio du monde, mais elle nécessite quand même un minimum de fertilisants ! Un agriculteur africain gagne en moyenne entre 900 et 1 000 euros par an. Il investit 10 % à 15 % de ce revenu dans les semences et les engrais, qu’il doit bien sûr payer en amont de sa récolte. Or, la guerre en Ukraine a fait s’envoler le prix des engrais.

C.F. : Entre pression agricole et dangers liés à la déforestation, comment le continent africain peut-il assurer son développement à venir ?

J.M.H. : L’Afrique centrale abrite la deuxième plus grande forêt vierge du monde, la forêt du bassin du Congo — à cheval entre trois pays : le Cameroun, le Gabon et le Congo. C’est le deuxième massif forestier tropical derrière l’Amazonie. Aujourd’hui, ce n’est pas tant l’agriculture qui menace la forêt, mais plutôt le changement climatique et la sécheresse qu’il provoque. Depuis au moins une décennie, la hausse des températures entraîne des conflits d’usage des terres agricoles, entre éleveurs nomades et agriculteurs sédentaires.

Dans le Nord du Nigéria, les éleveurs peinent à nourrir leurs troupeaux dans des zones qui se désertifient. A la recherche de points d’eau et de nouveaux pâturages, ils descendent de plus en plus vers le Sud. Sur le chemin de leurs migrations saisonnières, ils se heurtent aux champs des agriculteurs. La confrontation entre les deux groupes est très violente. Le conflit aurait déjà provoqué plusieurs milliers de morts [En 2017, International Crisis Group avançait le chiffre de 10 000 morts en une décennie pour 300 000 déplacés NDLR].

C.F. : L’Afrique regorge de métaux nécessaires à la transition climatique — comme le lithium, le cobalt, le manganèse, etc. Quelle place pour le continent dans la lutte contre le réchauffement climatique ?

 J.M.H. : Dans la lutte contre le réchauffement climatique, l’Afrique peut mobiliser de nombreuses ressources naturelles. Bonne nouvelle, le continent africain est sûrement le mieux placé pour développer les énergies vertes — que ce soit le solaire, l’éolien ou l’hydroélectrique. Notons que le risque de séisme y est extrêmement faible ; contrairement aux Etats-Unis et au Japon, qui accueillent des centrales nucléaires sur leur sol. L’Afrique est aussi traversée par de très grands fleuves, comme le Nil, le Congo, le Niger ou le Zambèze.

Concernant l’activité minière, j’évoquerais deux enjeux de développement. [D’après l’Agence française du développement, c’est un secteur en plein boum depuis les années 2000 NDLR] Premier enjeu : si l’Afrique exporte ses minerais — vous évoquiez le lithium, le cobalt ou le manganèse, qui entrent dans la composition des batteries — elle ne les transforme pas sur place. Il faut développer l’industrie minière de transformation sur le sol africain. Deuxième enjeu, le système d’endettement actuel ne doit pas mener à la spoliation des ressources.

Jean-Michel Huet - BearingPoint : COP27, « l’Afrique contribue très peu au réchauffement climatique, mais c'est le continent qui en souffre le plus »
Source : Statista

C.F. : Que signifie la « dette climatique » du Nord envers les pays du Sud ? Quelles en sont les implications économiques et financières ?

J.M.H. : En 2022, l’Afrique accueille 20 % de la population mondiale. Malgré son poids démographique, elle n’est responsable que de 2 % des émissions de carbone — le plus connu des gaz à effet de serre (GES). L’Afrique contribue très peu au réchauffement climatique, mais c’est le continent qui en souffre le plus. En Afrique centrale, la hausse des températures est particulièrement sensible. Si nous continuons sur cette trajectoire, un pays comme le Congo [92,38 millions d’habitants en 2021, NDLR] pourrait devenir inhabitable.

Nous pouvons également souligner la hausse du niveau des mers, qui menace à la fois l’habitat humain et la biodiversité. C’est un problème plus grave encore que la déforestation, même s’il est moins médiatisé. Nous pouvons évoquer le phénomène de l’érosion côtière au Gabon et aux Seychelles. Cet archipel se trouve dans l’océan Indien, mais il appartient quand même au continent africain ! 90 % de la population de tortues géantes se trouve aux Seychelles. Si ce pays devait être englouti par les flots, l’espèce pourrait disparaître dans 20 ans. Et dans ce scénario catastrophe, qu’adviendrait-il des 100 000 habitants que comptent les Seychelles ?

C.F. : Les marchés financiers africains restent attractifs mais peu connus des investisseurs occidentaux. Comment contribuer au développement financier et économique de l’Afrique ?

J.M.H. : Les marchés financiers africains ne manquent pas d’opportunités pour les investisseurs. Leur problème, ce serait plutôt leur manque de visibilité ! L’aide au développement ne suffit pas. L’Afrique a besoin de capitaux privés pour financer l’innovation et l’entrepreneuriat. Aujourd’hui, elle bénéficie d’un secteur du capital-investissement (non coté) très dynamique. 2021 aura été une année record pour le financement des startups africaines. [4,3 milliards de dollars levés en 2021 contre 1,7 l’année précédente, source : Africa: The Big Deal, NDLR].

A l’autre bout de l’échelle, les grands groupes se financent sans problème sur les marchés. En revanche, les PME-ETI africaines font figure de parent pauvre. Ces entreprises constituent le cœur du tissu économique, mais elles peinent à accéder au crédit. Les banques se montrent très frileuses à leur endroit. Les PME-ETI en Afrique souffrent donc d’un sous-financement chronique, ce qui restreint leurs fonds de roulement et les gêne pour innover. Une prise de conscience est nécessaire, afin de mieux financer ces entreprises

Mathilde Hodouin - Le Courrier Financier

Rédactrice en chef

Voir tous les articles de Mathilde