Abderahmane Fodil – ​idi Emerging Markets Partners : Private Equity et crise sanitaire, « ​certains secteurs seront les grands gagnants ​»

Private Equity - Le Private Equity permet-il de garder son capital à l’abri ? En pleine crise sanitaire, quels secteurs de croissance privilégier ? Abderahmane Fodil répond en exclusivité aux questions du ​Courrier Financier.

En pleine crise sanitaire, les marchés financiers connaissent une forte volatilité. Ce contexte de panique boursière renforce l’intérêt pour les investissements décorrélés. « ​Le Private Equity présente un avantage, il ne subit pas de plein fouet l’impact négatif des marchés financiers à court terme », abonde Abderahmane Fodil, associé chez ​idi Emerging Markets Partners (idi EM). Créée en 2008, cette société de droit luxembourgeois se consacre entièrement aux investissements en capital développement dans les pays émergents. « Nous privilégions les marchés de croissance, où la consommation est portée par le développement important des classes moyennes ​» précise ​Abderahmane Fodil.

Dans cette perspective, idi EM s’appuie notamment sur les études du Brookings Institute à Washington DC. «​ L’Asie représente plus de la moitié de notre activité. Nous investissons également en Afrique et en Amérique du Sud », ajoute notre interviewé. Ce spécialiste du capital-investissement consacre la moitié de ses fonds à des ​Deals directs en ​Private Equity — avec prises de participation minoritaires, typiquement entre 10 % et 30 % — « ​de quoi devenir partenaires en entrant idéalement au conseil d’administration ». La société idi EM possède trois bureaux dont un à Paris, un à Luxembourg et un à Hong Kong. Abderahmane Fodil répond au ​Courrier Financier ​ :

Le Courrier Financier : Malgré le coronavirus, quels sous-jacents en Private Equity restent des actifs refuge ?

Abderahmane Fodil - ​idi Emerging Markets Partners : crise sanitaire, « ​certains secteurs liés à des tendances sociétales récentes seront les grands gagnants ​»
Abderahmane Fodil

Abderahmane Fodil : ​En ​Private Equity, nous pouvons distinguer trois grandes catégories d’actifs. Une première catégorie est le « ​venture capital » ou capital-risque en français. Ce mode d’investissement consiste à prendre des participations dans des sociétés non cotées prometteuses mais qui n’ont pas encore trouvé leur point d’équilibre. Il concerne en priorité les sociétés jeunes à forte croissance qui rencontrent de gros besoins de liquidités [NDLR : ​par exemple les startups]. La crise sanitaire et les mesures de confinement à travers le monde provoquent déjà une certaine paralysie économique. Cette situation risque d’avoir un gros impact sur leur financement et sur la pérennité de leur activité.

Une deuxième catégorie d’actifs importante au sein du Private Equity est la catégorie des fonds LBO [NDLR : ​« ​leveraged buy-out », en français achats à effet de levier, acquisitions par emprunt, rachats d’entreprise par endettement ou encore prises de contrôle par emprunt]. Le challenge actuel pour ce type d’investissements est lié aux contraintes associées aux « ​covenants » bancaires [NDLR : clauses de sauvegarde incluses dans le contrat]. Si la crise devait durer plusieurs mois, cette classe d’actifs sera impactée.

Une troisième catégorie importante au sein du Private Equity est le secteur du capital-développement dans lequel nous investissons préférentiellement chez​ idi EM​. Nous constatons que ce segment est globalement le moins impacté face à cette crise massive car il vise des entreprises qui ont déjà atteint leur seuil de rentabilité, et ce sans effet de levier financier. Ces entreprises peuvent par conséquent plus facilement traverser des trous d’air, même si ceux-ci durent plusieurs mois.

C.F. : Quels sont les secteurs d’investissement non-coté à privilégier en 2020 ?

A.F. : ​Face au coronavirus, les services les plus lourdement impactés concernent la consommation immédiate non nécessaire. C’est le cas par exemple du secteur des loisirs et du tourisme (restauration, hôtellerie, aviation, etc). D’autres catégories de services plus « primaires » dans la hiérarchie des besoins de la population vont bénéficier du confinement : l’éducation, la santé ou encore les infrastructures internet. Certaines tendances sociétales de fond se voient d’une certaine façon accélérées dans ce contexte de crise. Chez idi ​EM, nous misons sur certaines de ces tendances sociétales (telles que le développement de l’enseignement à distance et des outils de communication numériques) sous l’angle de la consommation des ménages sur marchés émergents.

Nous pensons que certains secteurs comme les télécommunications sur ces marchés sortiront relativement gagnants de la crise sanitaire. L’utilisation accrue de tels besoins en communication, qui est une tendance structurelle, va s’ancrer davantage avec les contraintes liées au confinement. L’un de nos investissements en est une bonne illustration. Nous avons investi dans le fournisseur d’accès Vero Internet — créé en 2019 — qui opère déjà dans 40 villes au sud du Brésil, et cet investissement se porte très bien dans le contexte actuel. Toutefois, les opérateurs internet ont besoin d’infrastructures adéquates pour se développer, ce secteur peut également être porteur et résilient. En Afrique, nous avons investi dans IHS Towers — créé en 2001 — qui gère aujourd’hui 24 000 tours télécoms et enregistre des marges très confortables depuis plusieurs années.

C.F. : Quel conseil donneriez-vous aux investisseurs qui souhaitent diversifier leur portefeuille ?

A.F. : ​La diversification doit être pensée en termes de classes d’actifs, mais aussi en termes géographiques. Sur les marchés émergents, les économies très centralisées — par exemple la Chine, qui dispose de 2 500 à 3 000 milliards de dollars de réserves de change — ont pu réagir rapidement à la crise sanitaire. Ces pays conservent un taux de croissance (PNB) plus élevé que celui des économies dites « mûres ». Les investisseurs manifestent un l’intérêt grandissant pour ces marchés à forte croissance. Ces dernières semaines, nous avons pu constater une forme de défiance de certains investisseurs pour des sous-jacents sur marchés murs (Europe, US) et une forme d’intérêt croissant pour de nouveaux marchés comme l’Asie.

Aujourd’hui, nous constatons que les entreprises occidentales viennent chercher l’inspiration en Asie — notamment en Inde et en Chine. Le continent asiatique expérimente déjà des tendances déterminantes pour l’avenir de la consommation mondiale sur différents secteurs. Une exposition raisonnable dans un portefeuille en mode défensif sur ce type de segment permettra de bénéficier du potentiel de ces nouveaux marchés.

Mathilde Hodouin - Le Courrier Financier

Rédactrice en chef

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