Armand Suchet d’Albufera – ELEVA Capital : reprise économique, « l’important, c’est la flexibilité »

Asset Management - La crise du coronavirus a bien secoué les marchés financiers. Quelles perspectives s’ouvrent pour les actions européennes dans les mois à venir ? Armand Suchet d’Albufera, Associé Gérant chez ELEVA Capital, présente en exclusivité sa philosophie de gestion au Courrier Financier.

ELEVA Capital — société de gestion indépendante, basée à Paris et à Londres — se consacre à 100 % à la gestion active d’actions européennes. Créée en 2014 par Eric Bendahan, elle se démarque par sa performance et sa philosophie d’investissement. « Ce qui est important, c’est la flexibilité. Nous gardons un œil sur la performance brute et nette, mais surtout sur la liquidité de nos portefeuilles », explique Armand Suchet d’Albufera, Associé chez ELEVA Capital et co-gérant des stratégies ELEVA European Selection, ELEVA Euroland Selection et ELEVA Absolute Return Europe.

Le Courrier Financier : Quel impact la crise a-t-elle eu sur les marchés actions en Europe ? Comment les autorités ont-elles réagi ?

Armand Suchet d’Albufera - ELEVA Capital : reprise économique, « l’important, c’est la flexibilité »
Armand Suchet d’Albufera

Armand Suchet d’Albufera : L’évolution de la crise sanitaire a été une surprise générale pour tous les acteurs financiers. Au départ, l’épidémie de coronavirus n’a pas inquiété les investisseurs. Que la Chine puisse imposer un confinement strict à sa population [à compter du 22 janvier 2020, NDLR] semblait être une évolution logique. Malgré le risque sanitaire, les démocraties européennes se pensaient à l’abri de ce genre de méthodes. L’arrêt brutal de l’économie à l’échelle mondiale [mars-avril 2020, NDLR] a donc pris les marchés de court.

Il s’en est suivi une chute des cours spectaculaire [avec le krach boursier du 9 mars 2020, NDLR]. Les autorités monétaires et politiques internationales ont réagi très rapidement. Au mois de mars, elles ont consacré 3 % du PIB mondial à juguler la crise économique liée au coronavirus. Dès le mois d’avril, cette proportion atteignait 6 % du PIB mondial. Les banques centrales et les gouvernements ont analysé la crise comme un choc temporaire. Ils ont donc misé sur la sécurité de l’emploi et de l’activité, en déployant des dispositifs de soutien à court et moyen terme.

Cette rapidité de réaction explique le récent rallye des marchés actions, entre avril et mai derniers. La question qui se pose désormais, c’est l’horizon de la reprise économique : 6 mois ? 18 mois ? La fin des dispositifs d’aides aux entreprises et des mesures de chômage partiel représente un autre défi, quand la production et l’activité tournent encore au ralenti. Toutefois, les marchés actions n’ont pas connu d’outflow massif pendant le confinement. Au contraire, les investisseurs particuliers ont manifesté un regain d’intérêt pour l’investissement sur les marchés actions.

C.F. : Comment ELEVA Capital a-t-elle adapté sa gestion ?

A.S.A. : Chez ELEVA Capital, nous utilisons un outil propriétaire qui s’appelle ELEVA Capital Index. C’est un indicateur avancé, qui comporte une dizaine de sous-indicateurs. Il s’est retourné dès le début du mois de février 2020. Nous avons donc adapté notre gestion afin de passer d’un biais cyclique à un biais plus croissance. Nous en avons profité pour augmenter la capitalisation moyenne de nos portefeuilles. C’est la force des fonds ELEVA Capital, disposer d’outils pour générer de l’alpha. Notre business model différenciant nous permet de garantir un bon stock picking.

Nous n’avions pas prévu la crise sanitaire du coronavirus bien sûr, mais nous étions prêts en amont. Eric Bendahan, fondateur gérant d’ELEVA Capital, organise un point de gestion hebdomadaire afin de donner des éléments macro aux analystes et les guider dans leur travail. Ces dernières semaines par exemple, ELEVA Capital Index s’est retourné, indiquant une possible sur-performances des valeurs value. Avec nos outils, nous pouvons ainsi essayer d’anticiper les mouvements de marché 4 à 6 semaines à l’avance et nous adapter en conséquence.

C.F. : Quelle est votre exposition nette ?

A.S.A. : Notre stratégie ELEVA Absolute Return Europe [en français « performance absolue », NDLR] nous permet de jouer sur la volatilité du marché. Pendant la crise du Covid-19 et notamment pendant le confinement (entre mi-mars et mi-mai 2020), nous avons traversé une période de fortes secousses. Nous avons donc enregistré une forte réduction de notre exposition nette [différence entre les positions longues et les positions short, NDLR]. Notre exposition nette atteignait 33 % en février 2020. Elle est tombée à 7 % en mars avant de remonter à 25 % mi-mai.

Le deuxième trimestre (Q2) a été horrible sur les marchés financiers, mais nous devrions voir une amélioration avec la reprise économique [D’ici l’été prochain, le Gouvernement prépare un plan de relance pour soutenir l’économie, NDLR]. Depuis début mai, nous constatons une inflexion de la courbe des contaminations en France. Si la population continue de respecter les règles d’hygiène et de distanciation sociale, nous ne devrions pas avoir de pic de réinfection. D’ici environ deux mois, la crise sanitaire sera derrière nous.

C.F. : Quelles entreprises avez-vous écartées, et pourquoi ?

A.S.A. : Début mars 2020, nous avons écarté de nos portefeuilles les entreprises pour lesquelles nous n’avions pas de visibilité. Outre la crise du coronavirus, il y a eu la crise pétrolière : avec la guerre des prix entre les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite, le prix du baril de brut est tombé de 60 à 20 dollars US. Nous avons donc revendu nos actions des secteurs de l’énergie et de l’aéronautique. En revanche, nous avons conservé les titres des entreprises chez qui nous avons identifié des capacités de résilience : dans l’agroalimentaire ou dans la pharmaceutique.

C.F. : Quelles opportunités de stock picking identifiez-vous ?

A.S.A. : La crise sanitaire n’a pas révolutionné les marchés financiers, mais accéléré un certain nombre de tendances (e-commerce, distribution alimentaire, etc.). Chez ELEVA Capital, nous avons ainsi investi dans la société anglaise Ocado (e-commerce) depuis plusieurs années. Ce distributeur alimentaire en ligne vient d’ouvrir son premier centre logistique en France. Confinement oblige, nous avons vu son activité s’accélérer dès la mi-mars. C’est une valeur sûre, parce que l’entreprise dispose d’une logistique derrière qui assure la continuité de son activité.

Autre exemple, nous avons fait entrer JD Sport — spécialiste anglais de la basket et de la mode sportive — dans nos portefeuilles. Cette entreprise dispose à la fois du stock et de la logistique nécessaires pour supporter l’arrêt temporaire de son activité de vente directe en magasin (retail). Nous avons aussi investi dans le fabricant de logiciels allemand Team Viewer. Il produit des outils informatiques pour le télétravail : bureau à distance, téléadministration, conférence en ligne, transfert de fichiers, etc. Cette valeur a augmenté de 75 % pendant le confinement.

C.F. : Comment va se passer la relance ? Quelles sont vos perspectives pour les mois à venir ?

A.S.A. : Nous sommes entrés dans une phase de rebond de marché, ce qui favorise les valeurs value et les cycliques. Pour le moment, les marchés actions présentent un potentiel plus fort à la hausse qu’à la baisse. Dans notre stratégie d’investissement, nous avons toutefois choisi de faire preuve de prudence. Notre flexibilité nous permet de nous adapter aux différents mouvements de marché. Il faudra probablement attendre mi-2022 — voire la fin de cette année-là — pour retrouver des niveaux de valorisation comparable à ceux de 2019.

Courant juin 2020 — à la faveur du déconfinement — la reprise dépendra beaucoup du comportement social de la masse des consommateurs : allons-nous assister à un phénomène de « revenge buying » dans les commerces de détail ? Verrons-nous le grand retour de la consommation ? Du côté des banques, 2021 reste l’année de l’incertitude avec la question de la dette des entreprises. D’un autre côté, les Etats et la Banque centrale européenne (BCE) préparent des programmes de soutien durable à l’économie. Nous sommes donc dans une configuration intéressante, mais il faut rester vigilants.

Mathilde Hodouin - Le Courrier Financier

Rédactrice en chef

Voir tous les articles de Mathilde