Le marché du travail en pleine disruption

Actualités - La multi-activité est devenue une réalité pour un nombre croissant de personnes. Le cumul de plusieurs emplois a été facilité avec les plateformes en ligne. Il est désormais possible d’être salarié dans une entreprise, loueur de logements, fournisseurs de services.

Cette pratique qui était, dans le passé, l’apanage des pays en voie de développement a gagné tous les pays. Face à la stagnation des salaires, face à l’augmentation des prix de l’immobilier, la multi-activité devient, pour une partie de la population, une obligation. Pour les bénéficiaires de contrats à durée déterminée, pour les intérimaires ou pour les salariés à temps partiel, elle est bien souvent subie plus que souhaitée.


L’épidémie de covid-19 et les confinements pourraient bien avoir modifié en profondeur le monde du travail. Depuis près de deux ans, en étant plus libre de leur temps, les actifs ont concilié de manière différente vie personnelle et activités professionnelles. Avec le télétravail, les horaires fixes sont tombés. Il est tout à la fois possible de travailler pour son entreprise, de s’occuper de ses enfants et d’exercer des activités dites accessoires. La pandémie a créé une réelle rupture, au point que des millions de salariés manquent à l’appel aux Etats-Unis. Ils sont sortis du marché du travail. Ils appartiennent à toutes les catégories sociales et sont de tout âge. Depuis plusieurs mois, des vagues de démissions sont constatées au point de menacer la croissance de l’économie américaine. Si la France n’est pas menacée par une « Grande Démission », plusieurs secteurs dont ceux de l’hébergement, de la restauration et du bâtiment sont confrontés à d’importantes pénuries de main d’œuvre.
Les emplois mal payés, pénibles, à faibles débouchés n’attirent plus. C’est le cas aussi d’emplois de cadres au sein des grandes agglomérations. Pour plus de 30 % des salariés, leur emploi serait « un bullshit job », un emploi sans intérêt, en raison de contenu ou des objectifs fixés par la direction de l’entreprise. Selon une étude réalisée par la fondation Jean Jaurès en 2018, seulement 44 % des salarié considéraient que leur travail est reconnu à sa juste valeur…


Pour les économistes, ce retrait du monde du travail traditionnel devait être temporaire et prendre fin avec l’épuisement de la cagnotte constituée durant les confinements.
Or, il perdure aux Etats-Unis. Il laisse supposer que de nombreux actifs entendent vivre différemment en cumulant aides et activités autrefois accessoires. Le succès du « frugalisme », des livres expliquant comment prendre sa retraite à 40 ans en Europe comme Outre-Atlantique, prouve un changement d’état d’esprit chez les actifs. Pour
certains, l’objectif est d’être rentier en jouant sur la valorisation de l’immobilier, des actions ou des cryptoactifs ; pour d’autres, l’exercice de plusieurs activités de manière plus ou moins déclarée est censé fournir les revenus suffisants pour vivre correctement avec l’appui ou non d’aides sociales. La montée des inégalités, la spéculation immobilière, et l’abondance des liquidités alimentent l’économie parallèle.


Télétravail, micro-entreprenariat, multi-activités : le monde de l’emploi est bousculé sur ses fondements. Cette révolution intervient au moment où, au sein des pays occidentaux, pour des raisons démographiques, la population active stagne ou décroit. Pour les jeunes actifs, la recherche de sens et de valeurs qui est importante. Elle s’accompagne d’une soif d’autonomie se heurtant à des structures qui se sont impersonnalisées avec le développement du numérique. Les jeunes actifs sont partagés entre les success story des start-up ou des sportifs de haut niveau et le souhait d’une vie moins stressante en tirant le trait le cas échéant sur l’ambition. La
disruption en route depuis vingt ans, avec l’essor du numérique, a frappé à la porte du travail ; elle pourrait bien en changer tous les contours, de la forme au fond, dans les prochaines années.

Philippe Crevel

Directeur du Cercle de l'Épargne

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