Attention aux mirages économiques !

Actualités - Crise de la Covid-19, guerre en Ukraine... l'interventionnisme est grandissant en France et plus généralement en Europe. Seulement, ce comportement n'est pas sans conséquence. Philippe Crevel, Directeur du Cercle de l’Épargne, livre son analyse.

Depuis le début l’épidémie de Covid-19, les dirigeants publics aiment à répéter que nous sommes entrés en économie de guerre, justifiant un puissant interventionnisme étatique. La fin des confinements avait permis à l’économie de renouer avec un fonctionnement quasi normal. En déstabilisant les marchés des matières premières, de l’énergie et des produits agricoles, la guerre en Ukraine conduit les États à maintenir voire à en enrichir leur politique de soutien à destination des ménages et des entreprises.

La transition énergétique qui suppose une décarbonation des activités humaines d’ici le milieu du siècle légitime l’intrusion croissante des pouvoirs publics dans l’économie. En France, la socialisation rampante des revenus depuis des années s’accélère avec la multiplication des chèques et des aides. L’État en vient même à renationaliser une entreprise qui était publique à plus de 80 %. Cette économie de guerre permettrait de s’affranchir des règles économiques traditionnelles.

Un assureur en premier et dernier ressort

Après l’épisode du « quoi qu’il en coûte », le tout est possible semble être de mise. Les propos du ministre de l’Économie rappelant que la France devra, d’ici cinq ans, revenir en-dessous de la barre des 3 % de PIB de déficits publics semblent incongrus par rapport à l’océan des annonces de dépenses supplémentaires.

Dans le passé, l’économie de guerre avait comme objectif la garantie les approvisionnements des armées et le maintien en état de fonctionnement des industries ainsi que des services essentiels. En 2022, l’objectif est d’éviter aux ménages et aux entreprises de supporter les conséquences d’un conflit qui se déroule à 2 000 kilomètres de nos frontières.

Le principe de l’indemnisation des préjudices subis pour des faits extérieurs s’est imposé. L’État est ainsi devenu un assureur en premier et dernier ressort. Il est aujourd’hui en première ligne en devant s’occuper de tout, depuis les petits tracas du quotidien jusqu’à l’avenir de la planète. Il y a un transfert général de responsabilité avec, à la clef, la concentration de tous les reproches et de toutes les frustrations sur la tête des gouvernements.

Les mêmes États sont accusés tout à la fois d’être hégémoniques et de ne pas en faire assez ! Comme lors des derniers conflits mondiaux, il sera difficile, après l’épisode actuel, de faire rentrer les États dans leur boîte et de se défaire des habitudes prises en période de crise.

Le retour en force de l’interventionnisme étatique intervient à un moment où le libéralisme, la mondialisation et le libre-échange font l’objet d’innombrables critiques. Le capitalisme est accusé d’avoir provoqué la supposée montée des inégalités sociales, le réchauffement climatique, voire la pandémie. Face aux menaces actuelles, la tentation du protectionnisme se diffuse au sein des populations oubliant ainsi les bienfaits des échanges internationaux qui ont permis la croissance des dernières décennies et la forte diminution de la pauvreté sur l’ensemble de la planète.

De l’économique de guerre à la guerre économique

Elle est bien souvent l’antichambre du nationalisme. Si le marché est jugé myope face aux problèmes de long terme, les États peuvent l’être tout autant, les Gouvernements étant toujours soumis à la contrainte de l’élection à venir. Les pouvoirs publics seraient mieux placés pour financer des investissements sur longue période et pour réguler les comportements.

Or, les contre-exemples ou les échecs sont nombreux. Les plans calculs, les soutiens à la sidérurgie, les nationalisations n’ont pas empêché le déclin de l’industrie française qui pèse désormais moins de 10 % du PIB et n’emploie plus que 9 % de la population active contre 40 % en 1972.

Par ailleurs, il ne faudrait pas passer de l’économie de guerre, formule certainement excessive au vu de la situation actuelle, à la guerre économique qui en soi est un non-sens. Face aux problèmes d’accès à l’énergie, face à la montagne de dettes, certains seraient enclins à revenir à des politiques non coopératives à l’échelle européenne. Or, l’économie, ce n’est pas la guerre. Elle repose sur les échanges qui se doivent d’être gagnants/gagnants.

Un fournisseur n’a pas d’intérêt à tuer son client. Le système de marché offre de nombreux avantages en reposant sur une appréciation fine et actualisée des valeurs et des risques. Dans le système actuel, le problème ne serait pas un excès de marché mais bien son insuffisance. Les concentrations et les positions de rente qui sont légion génèrent une mauvaise allocation des richesses.

Il ne faut pas réduire la concurrence mais au contraire l’augmenter afin de réduire les coûts et favoriser l’émergence d’innovations. Depuis soixante-dix ans, l’Union européenne s’est construite autour de l’idée d’un grand marché commun, de la libre circulation, des biens, des services, des capitaux et des personnes. C’est par le marché que l’Europe s’est reconstruite en opposition au système qui avait cours au-delà du rideau de fer. Demain, le marché aura besoin de plus d’Europe ce qui ne signifie pas plus d’Etat.

Philippe Crevel

Directeur du Cercle de l'Épargne

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